Taiwan, la Chine en droite ligne

Une Chine en exil

Le musée national du Palais m’étale les œuvres les plus précieuses de l’ancienne Chine. Beaucoup les ont cherchées à Pékin, dans la Cité interdite. En vain : tout le mobilier est ici. Où je musarde entre tables marquetées, paravents de soie, chaudrons pour dieux gourmets et cloches pour rythmer la guerre, trônes fêlés, tapisseries auréolées de pluies millénaires ou cet horrible chou de jade!

Sorties de 10 000 caisses au bout de quarante ans, ces 70 000 pièces – un tiers de mieux qu’au Louvre- avaient accompli un exode de 12 000 kilomètres, fuyant les mains avides des soldats japonais, puis le fanatisme de ceux de Mao. À l’autre bout de Taipei, les 76 mètres du mémorial Chiang Kai-shek me rappellent l’histoire de l’exception chinoise qu’est Taiwan. habitée depuis 30 000 ans, l’île fut austronésienne, chinoise, portugaise – « formosa » signifie « belle »-, néerlandaise, cédée par la Chine au Japon en 1895…

Ce dernier la lui rendra en 1945. Après la victoire des communistes et de Mao sur le continent en 1949, le président nationaliste du gouvernement central de la première république de Chine, Chiang Kai-shek, se réfugie à Formose. Il est suivi par un million et demi de personnes. Cette immigration met fin à la culture autochtone, qui ne survit que dans de petites zones autonomes. Elle a été remplacée par une Chine en exil, bridée par Chiang, attachée à sa bouée de traditions continentales.

Les temples taiwanais aux éclats verts et vermillon n’ont pas subi la Révolution culturelle. Avec les dragons aux moustaches de monstre, j’observe la danse et la transe des fidèles qui prient, jettent des plaquettes pour cerner l’avenir; les prêtres déchaînant les gongs, les statues impassibles sous les fumées des feuilles, des bâtons et des spirales d’encens,, et ces fours qui consument et portent au Ciel, par liasses, les porte-petits bonheurs.

Comme je suis adepte du tambour militaire, on me propose une leçon privée de ten, son homologue local. Auparavant, une démo de professionnels donne des complexes : mon expérience occidentale n’est plus qu’un handicap. L’expérience sera besogneuse. je touche du doigt cette vertu chinoise qui nous dépasse: la concentration. Au lancer u poids, la République de Chine préfère enseigner aux écoliers la rigueur du kung-fu. Et, dans la moindre échoppe, je constate cette exigence : chez la calligraphe leste ou chez le minutieux tailleur en silhouettes de papier.

De l’humour en gratte-ciel

Le meilleur endroit pour cerner la vie traditionnelle reste Tainan. Clin d’œil, les colons néerlandais du XVIIe siècle ont légué des canaux et des ponts, où bringuebalent de courts camions; et les forts Zeelandia et Provintia sont squattés, joli pied de nez, par un pavillon à tuiles estampées, sinisant jusqu’à la caricature.

Dans le claquement des bouliers et le crissement insoutenable des écailleuses d’huîtres, la vie locale a repris ses techniques et ses droits. J’ai gardé pour le crépuscule le dernier fort de Tainan. Des adeptes de tout âge font du taï-chi sur ces bastions gazonnés. Ils furent construits par des Française contre des Japonais. Comme dans l’histoire du Désert des Tartares, ceux-ci se firent désirer. Quand ils débarquent enfin, en 1895, les canons étaient obsolètes.

Le demi-siècle d’occupation qui s’ensuivit est bien perçu : Tokyo pilla charbon, sucre, thé, mais laissa derrière elle des ports profonds, de l’électricité et des kilomètres de rail. Du haut de mon TGV local, je file au Sud, vers Kaojh-siung. Comme un hélico, mes 300 km/h couchent les pousses de rizières immenses. D’un lac écaillé de nénuphar, émergent un serpent de mer et un bouddha d’or, et deux temples percés de lucarnes.

De la gare moderne, je gagne la gare-musée et ses locos made in Yokohama. Les entrepôts nippons sont devenus la zone branchée de Pier-2, où s’affairent graffeurs et designers délirants. À bord d’un bac encombré de bicyclettes et de paniers, j’embrasse tout le port. par un jeu de mots typique de l’humour chinois, le plus haut gratte-ciel a la forme de l’idéogramme kao (« grand ») : Taiwan parle un ma,ndarin à l’ancienne, dont les caractères boudent courageusement la simplification de Mao et son aberrante « transcription internationale » que chaque pays lit à sa manière, ignorant que Beijing et Mao Zedong se prononcent « Pékin » et « Mao-Tsé-toung » !

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